Report du Fespaco 2021: Sékou TRAORE, « Un étalon au pied cassé »

Report du Fespaco 2021: Sékou TRAORE, "Un étalon au pied cassé"

Quels sont vos réactions par rapport au report du FESPACO ?

Ce report du FESPACO ne surprend personne, tout le monde le voyait venir. Habituellement, quand on est à trois semaines ou à un mois du Fespaco et même souvent avant, le comité d’organisation se met en mouvement dans le monde entier,  dans les capitales occidentales pour aller parler de la prochaine édition. Mais personne n’a vu ce mouvement. Donc, on commençait à se dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Parce que ce n’est pas à la veille du Fespaco, qu’ils vont faire le tour du monde pour parler de la prochaine édition. Donc,il  y avait ces signes.

Ensuite, à cette période d’avant Fespaco, le comité de sélection est sur le pied de guerre, en recevant des centaine de films du monde entier et communiquait avant que les gens commencent à envoyer leurs œuvres. Mais on n’a pas vu ce type de communiqué non plus cette année.

Donc, est-ce que quelqu’un pouvait être là encore, en train de ce dire qu’en fin février, je vais être à un Fespaco. Ce n’est pas possible ! Cela aurait été de l’utopie de vouloir tenir un Fespaco à trois semaines de préparation.

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Ce qui a encouragé les professionnels, c’est qu’il y a eu un atelier aux cours duquel les cinéastes ont échangé sur la tenue éventuelle du Fespaco dans le même contexte de la pandémie ?

Au fait, moi je n’ai pas été associé à cet atelier. Mais, je suis toujours surpris que quand on fait ce type d’atelier, les gens rentrent, ils se caressent dans le sens du poil. Qu’ils m’excusent! Mais en tout cas, c’est ça! On ne peut pas aller dans de telles assises vue la situation sanitaire internationale et puis décider que tout est en place pour qu’on puisse tenir une édition du Fespaco. Le Burkina ne peut pas se soustraire de ce contexte. Je disais tantôt,  quand deux frères s’enferment dans une maison pour se dire la vérité et qu’ils ressortent en souriant, c’est qu’ils ne se sont pas dit la vérité. Ils doivent ressortir normalement avec les yeux rouges. Donc, ils ont dû ressortir de ces assises en train de se congratuler en sachant que toute la vérité n’a pas été dite.

Donc, si moi j’avais assisté, j’allais naviguer à contre-courant pour dire « les gars, si vous voulez être réaliste, on ne peut pas tenir un Fespaco ». Pourquoi ? Qu’est ce qui fait la force d’un Fespaco ? C’est parce qu’il y a du public. Qu’est ce qui fait la force du Fespaco par rapport à tous les autres festivals qui nous entourent à savoir Carthage, le festival du Maroc et même les festivals à l’étranger, à Montréal ou Alger etc, ils n’ont pas la force du Fespaco parce que nous avons un public derrière. Malgré nos 4 ou 5 salles, nous avons le public qui a la volonté d’aller voir ces films. Et c’est ça qui fait la force du Fespaco.

Donc dans un contexte de coronavirus, où on dit de respecter des mesures barrières, toutes sortes de mesures sanitaires, pensez-vous qu’une salle qui peut contenir mille personnes, on va mettre trois cent personnes dedans et que les gens vont quand même aller? Ils ne vont pas perdre leur temps, vous êtes 5 000 personnes devant une salle et on dit qu’on n’admettra que 300 personnes en salle. Donc dans ces conditions, tenir un Fespaco, c’est aller droit dans le mur.

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Monsieur Traoré à quand donc selon vous la tenue du prochain FESPACO ?

Avant de venir au Fespaco, il y a quoi ? Tous ces festivaliers  qui viennent de la Côte d’Ivoire, par train, par car, par avion et tout ceux qui viennent du Mali parce que c’est souvent le plus gros lot de festivaliers  de la sous-région, du Niger, tous ces gens doivent faire des tests de covid-19, attendre des résultats qui sont tantôt oui, qui sont tantôt non.  Puis, tu as jeté 50 000  F cfa en l’air. Une fois à Ouaga, tu ne peux même pas aller voir les films parce qu’on parle de mesure barrière. Est-ce que  vous pensez que ces gens vont passer le temps  à dépenser 76 euros, 50000 F cfa et se retrouver dans une capitale où ils ne peuvent pas aller voir des films. Donc il  y avait tout ça à prendre en compte.

Ensuite, on a produit combien de films ? Qu’est ce qui fait la matière première d’un festival ? Ce sont aussi les films. Mais est-ce que  toute l’Afrique réunie, nous avons une dizaine de longs métrages de qualité aujourd’hui ? Habituellement, c’est une trentaine ou une quarantaine ? Et quand on finit la sélection Fespaco, on se retrouve à 18, 20  longs métrages en compétition sans compter les courts métrages et autres. Les plus grands fournisseurs de films, ce sont le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, les pays du Maghreb, mais ces pays ont été fouettés au même titre que l’Europe. Ils ont eu beaucoup de dégâts. Donc tous ces gens n’ont pas fait de films. C’est maintenant, qu’il y a eu la première phase d’accalmie  que tous ces gens se sont mis à tourner des films. Donc personne n’a fini. On allait tenir un festival avec peut-être 07 films. Un étalon qui sortirait de ce festival. Est-ce que le lauréat serait fier ? Ce  serait un étalon au pied cassé. Et un étalon au pied cassé ne vas nulle part. Il ne parcourt pas le monde. Parce que le Fespaco est une rampe de lancement pour les films africains ? Quand tu as l’Étalon de Yennenga, tu vas à Montréal, à Berlin, dans tous les grands festivals dans le  monde. Mais un Étalon obtenu dans des conditions médiocres, à savoir « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire », tu t’es battu avec six ou sept films  qui tiennent plus au moins  la route, tu sors avec un étalon mais tu ne vas nulle part. Donc, au regard de  toutes ces conditions, c’était irréaliste de pouvoir tenir un Fespaco.

Quels sont les chances pour le Burkina de renouer  avec ce festival puisqu’on ne sait pas à quand la fin de la pandémie ? Est-ce qu’il ne faudra pas réinventer le Fespaco ?

Moi je pense que tous les signes qui se pointent aujourd’hui par rapport à la maladie sont des signes d’espoir  notamment, avec le vaccin.  Et je pense qu’on finira par vaincre cette maladie. Les autres grands festivals  comme le Fespaco où même plus grand que le Fespaco ont décidé de reporter leur édition de cette année pour la fin d’ année.Donc ils n’ont pas pris ces décisions là pour rien. C’est vrai qu’on ne maitrise pas à 100%, la situation sanitaire. Mais en tout cas, c’est au vu de certaines situations, de certains signes, de certains indices que les gens ont pris cette décision. Donc je pense que nos autorités vont certainement peser le pour et le contre de toutes ces situations avant de décider d’une nouvelle date. Mais pour l’instant, il est difficile d’envisager un Fespaco en ligne. J’imagine mal chacun derrière un écran d’ordinateur « en train de dire, je suis au FESPACO, je suis en train de suivre les films du FESPACO ».

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Il y a des réalisateurs qui ont autofinancé leur projet. Seront-ils remboursés ?

Ceux qui ont autofinancé ou préfinancé leur film, ce n’est pas parce qu’il y a un FESPACO que quelqu’un doit être remboursé. S’ils doivent être remboursés, ils seront remboursés. Mais on ne fait pas que des films pour le FESPACO. Ça, c’est une stratégie qui marcherait vraiment à l’envers. Vous faites votre film dans des conditions professionnelles et dans un rythme professionnel. C’est le rythme normal d’un film à savoir que vous allez prendre un an de préparation,  2 mois de tournages, 3 ou 4 mois de post-production. Quand vous sortez votre film, vous pouvez l’amener partout dans le monde.

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